Il aurait eu 31 ans hier. J'ai bu un verre de whisky à sa santé, j'ai envoyé un mail à ses parents, je n'y ai plus pensé – un an et trois mois et huit jours après sa mort. Dans mon rêve sa mère me disait : « Prépare-toi, ça peut être choquant d'ouvrir un cercueil après tant de temps. »

Mais il avait l'air normal. A part les paupières vertes. Des soignants venaient lui injecter des produits, « pour le préparer à ses funérailles » – celles qui ont déjà eu lieu. En juillet 2014. (Il n'y a plus de cercueil. Il a été incinéré.)

Dans mon rêve je tenais la main du mort, avec la sensation apprise pendant les veillées – ce n'est pas si froid.

Il a ouvert les yeux, a commencé à trembler et à serrer ma main. J'ai appelé sa mère : « C'est fou, on dirait qu'il nous regarde ! »

Elle m'a expliqué que c'était une réaction normale, qu'il y aurait d'autres injections pour le rendormir avant son enterrement.

Il ne tenait pas très bien sur ses jambes, mais il souriait. Il fallait souvent que je le rattrape – qu'il ne se fasse pas mal avant de mourir à nouveau. On marchait ensemble dans la rue, quand il voulait m'embrasser je mettais ma main entre nous au dernier moment. Parce qu'il mordait. A chaque fois. Il mordait la main, pas fort, mais quand même. Je lui disais : « Ne t'inquiète pas, c'est juste que tes mâchoires se crispent. » J'avais un peu peur qu'il m'arrache la bouche. Mais je trouvais le moyen de plaisanter : « Je n'arrive pas à croire que je me balade avec un mort pour quelques heures, et que je n'essaie même pas de coucher avec. »

Nous sommes allés ensemble à sa fête funéraire. Ses amis, sa famille, ma famille. Tout le monde était très élégant, ambiance soirée-cocktail. Lui et moi partagions une coupe de champagne sur une table et des chaises aux pieds interminables, peut-être trois mètres au-dessus de la mêlée. Quand il tombait, il escaladait le mur pour se rétablir.

Dans la vraie vie, il est mort en faisant de l'escalade, d'un arrêt cardiaque. Dans le rêve, j'avais des crampes à la poitrine.

Je l'emmenais ensuite dans un musée d'art contemporain éblouissant, coloré, drôle et complexe, pour qu'on lui fasse les dernières injections. C'était seulement nous deux et le cercueil. Il s'était changé, tout habillé de noir brillant, avec un nœud-papillon. Je me rappelle avoir pensé qu'il était vraiment, vraiment beau. Il me demandait : « pourquoi tu me regardes bizarrement ? »

Je répondais : « Parce que c'est trop long, pour un rêve. »

Normalement je n'ai aucune conscience de rêver, pendant mon sommeil. C'était la première fois de toute ma vie que la question se posait.

On se tenait dans le musée et je pensais : ce n'est pas un rêve, ça a duré des heures. Ce n'est pas un rêve parce que je peux voir chaque détail des tresses et des tapisseries, des couleurs, de son sourire, je sens sa main dans la mienne. Je disais : « Alors on se retrouvera de l'autre côté ? » et il me disait que oui, bien sûr, on finirait ensemble.

Je me suis réveillée au moment où j'étais sûre, vraiment sûre, de ne pas rêver.

Joyeux anniversaire, j'imagine.